|
Articles
en français 1/2
>>
Article 1
LES UVRES DE RAFAEL DE POOL
Par
Victor Guédez
La
première sensation que l'on éprouve face aux uvres
de Rafael De Pool est la présence singulière qui émane
de ses réalisations inspirées par l'adversité
et engagées dans la diversité. Il est néanmoins
intéressant de constater que ces concepts d'adversité
et de diversité se confirment en tant qu'ultime impression
à l'issue de la vision complète des uvres. L'adversité
est ici associée à la disparition de multiples espèces
d'oiseaux ainsi qu'au sacrifice contre d'autres spécimens,
voués à une destinée analogue. La portée
de l'adversité se projette également vers l'écologie
circonstancielle qui dirige le vécu particulier de l'être
humain. Cette idée d'adversité s'accompagne, dans
ce contexte, d'une envie de diversité. Diversité comme
centre à partir duquel s'initient les efforts, comme destinée
vers laquelle s'orientent les acharnements de notre réalité
plurielle. Une diversité inscrite dans la richesse écologique
et idéologique, ainsi que dans l'essence même de l'ordre
naturel et culturel. Sans la diversité, le naturel et le
culturel seraient impensables, tout comme la flore, la faune, l'humain
et ses expressions de progrès et de développement.
Pour comprendre ces significations, il suffit d'accepter que, s'il
est bien certain que chaque être humain est égal aux
autres (êtres humains), il n'en est pas moins certain que
chaque être humain est différent des autres (êtres
humains). En définitive, nous vivons une universalité
qui équivaut à une "diversité" puisque
notre contemporanéité est l'expression suprême
de l'hétérodoxie, du pluralisme et de la divergence.
Cette trame conceptuelle traverse, à notre avis, la séquence
réflexive de l'uvre de Rafael De Pool.
Les
contenus enracinés décrits se traduisent par des assemblages
qui concilient une étrange sensation de rusticité
et une délicate et méticuleuse réalisation.
Il y a quelque chose de véloce mais il existe également
une prédominance du subtil et du délicat. Les uvres
se présentent comme des structures en sédimentation,
comme des ordres en érosion. Il s'en dégage une impression
emphatique d'indivisibilité mais également l'impression
d'un tout susceptible de se fragmenter. Le jeu qui favorise des
effets ambivalents et des portées métaphoriques est
toujours présent. Les structures sont fragmentées
et les espaces striés, sans par contre, que la restriction
individuelle s'impose. Tout suscite une apparence de fugacité
et de stabilité, en alternance permanente. C'est ainsi que
le dénouement perceptif se révèle avec la vision
totale de chaque uvre et l'appréhension partielle de
chaque détail. Cet événement esthétique
se trouve fortement appuyé dans le fond structurant reporté
par la série d'éléments disposés avec
rigueur et associés avec une patiente application. Après
chaque plan beaucoup de choses différentes apparaissent qui
peuvent être reconnues seulement visuellement. Il existe toujours
une structure secrète qui se tisse et se forme en fonction
d'une exécution définie et mystique. Dérivant
de cette passion, convocations et défis se produisent en
direction du spectateur. Celui-ci se sent face à des écologies
compressées, en reliefs et en plans, révélées
en accumulation. Il y a des cages et des oiseaux transformés
en symboles écologiques et en signes bucoliques. Le matériel
et l'immatériel s'attachent également à favoriser
la présence de sensations incommensurables. Nous faisons
ici référence à Bachelard pour comprendre que
l'incommensurable est "une catégorie philosophique de
la rêverie qui émane de l'objet présent et se
concentre très loin, dans l'espace de ce qui est situé
ailleurs".
Rafael
De Pool trouve son inspiration dans l'écologique qu'il reformule,
mais aspire également à aller plus loin que ce qui
est écologique. Sa racine est de nature écologique
mais son propos s'étend à l'anthropologique. Il comprend
que l'être humain n'est pas étranger à la réalité
qu'il aborde, qu'il est sujet et objet de tout ce déséquilibre.
Pour cela, l'artiste laisse non seulement un témoignage de
connaissances et d'expériences, mais aussi de sentiments.
Finalement, son uvre est d'inspiration critique mais de vocation
impérieuse.
Il va au-delà de sa dénonciation. Il s'agit également
d'une réclamation, d'une invitation. En prosélyte,
il veut nous sensibiliser et nous inviter à le suivre dans
cette voix.
Finalement, ce que l'artiste ressent c'est l'étrange combinaison
d'une souffrance et d'un rêve. Des sensations qui évoquent
l'aphorisme de Schiller: "Ce qui embellie la fantaisie est
un spectre et ce qui émeut le cur est une illusion".
Il
s'impose de souligner que l'ampleur et la portée de cette
uvre ne sont pas seulement renforcées par la combinaison
des aspects rustiques et lyriques. De même, l'intéressante
définition de registres transcende toute étiquette,
figurative ou abstraite. Rafael de Pool va au-delà de la
figuration et de l'abstraction. Il se déplace dans ce sinueux
et complexe interstice de l'indéterminé qui suggère
la présence d'une qualité unique et rare, rupture
avec toute convention et saut vers l'extraordinaire. En paraphrasant
Lyotard nous pourrions dire que la communication de la non-communication
est l'expression suprême de la communication esthétique.
C'est pourquoi, l'approche de de Pool commence là où
disparaît la différence entre l'allusion et l'élution.
Elle débute aussi là où le langage verbal cesse
de scruter avec un esprit de traducteur " traître ".
Pour le dire avec les mots de Octavio Paz : " Le sens est ailleurs
: là-bas, toujours plus loin ".
D'un point de vue formel, l'artiste recourt à l'assemblage
de noyaux et de segments accompagnés d'autres modules qui
forment des ensembles intégrés. Les résultats
s'effectuent par le biais de géométries équilibrées
qui répondent à des aspects asymétriques et
filiformes. L'aspect asymétrique est exprimé avec
proportionnalité et en séquence, tandis que le filiforme
se manifeste par des filaments qui ressortent avec un fort sens
de l'expansion. Le caractère de cette combinaison se distingue
toujours par des proportions équilibrées qui ne dissimulent
pas l'intention de combiner rationalité et fantaisie, solidité
et volatilité, simulation et dissimulation Ces sensations
sont intensifiées par l'incorporation d'espaces et d'ombres
qui s'intègrent et se projettent à travers des plans
et des couches dissimulées.
Les attributs visuels qui ressortent de cette persistance intuitive,
onirique et ludique qu'assume Rafael de Pool sont nombreux. En premier
lieu, on identifie des pièces qui sont toujours activées
par la force d'une richesse intrinsèque ainsi que par la
capacité interactive du spectateur. Le fondement de cette
activation ne peut pas être séparé des aspects
et des critères techniques auxquels Rafael de Pool recourt,
étant donné que ceux-ci sont directement liés
à l'intention de sa proposition. Il adopte un procédé
et choisit les matériels avec un but plus substantiel qu'occasionnel.
Les couches de plumes réelles et simulées, les filaments
en bois et en fer, les pierres et le silicone, les cordes, les fibres
et les graphites, enfin, tous les matériaux sont assumés
ici dans la plénitude de leurs attributs intrinsèques
mais ils acquièrent aussi la connotation symbolique que l'artiste
détermine. La valeur spécifique et la fécondité
produite sont combinées pour revaloriser l'importance du
travail " avec la ", " dans la " et " sur
la " matière. Dans l'ordre de cette capacité,
les différentes réalisations surgissent en une prolifération
spontanée. Aucune d'elles n'est libérée de
la pression des concepts mais aucune ne se détache non plus
du poids du matériel. Concept et matière coexistent
avec une fidélité importante que revalorise la sentence
de M. Blanchot : " L'animation qui est propre à l'image
est le point de surgissement où, en parlant à l'intérieur,
elle parle totalement à l'extérieur ".
***
|